Textes du bulletin du Syndicat d'Initiative des Petites-Dalles

2006

La mer qui cache la forêt…


(Pierre-Olivier DREGE
)





Le petit dallais a le regard tourné vers la mer et contemple, inlassable, l’abrupt des falaises sous l’éclairage changeant des cieux normands.

Et pourtant, il est un autre paysage qui forme écrin autour de notre village, c’est la forêt. Elle n’a pas toujours été aussi étendue et nombre de cartes postales du début du siècle dernier montrent un dévalement de pâturages et de landes qui témoignent que chaque parcelle de terre était alors utilisée : le plateau pour les cultures, le vallon pour y faire paître les animaux. En outre, chaque espace boisé était exploité en bois de feu ou en bois d’œuvre pour la construction.

Depuis, la forêt a repris le dessus, comme partout dans notre pays où, contrairement à une idée reçue, elle gagne en surface 86.000 ha par an, soit l’équivalent d’un département entier intégralement boisé tous les sept ans. Pas de danger qu’elle disparaisse.

Aussi le promeneur s’enfonce-t-il aujourd’hui sous de sombres frondaisons en remontant l’allée de l’Impératrice, le chemin de la Chapelle ou la route de Bellevue.

Le hêtre (fagus sylvatica) est ici l’arbre-roi comme dans toute la Seine Maritime où il domine les autres essences comme dans les prestigieuses futaies cathédrales des forêts domaniales d’Eu, d’Eawy, de Lyons de Bord ou de Brotonne que l’on traverse en venant par la route. Très tôt en pays de Caux il fut planté, en une double rangée alternée, sur le talus des clos masures pour protéger du vent de mer et entourer hommes et bêtes. Des villages lui empruntent son nom latin comme Auffay. Il nous accueille à la sortie de Sassetot lorsque nous abordons la dernière descente qui nous mène aux Petites Dalles. On le reconnaîtra à son écorce lisse cendrée. Ses feuilles oblongues et brillantes présentent des poils en face inférieure qui permettent de le différencier du charme (carpinus betulus) aux feuilles de même taille, mais finement dentelées, lui aussi présent dans nos bois et que certains dallais ont apprivoisé sous forme de haies de charmilles.

La forêt des Dalles est pour une large part une forêt spontanée. Les arbres n’y ont guère plus d’une centaine d’année sauf à proximité de la chapelle où l’on trouve quelques hêtres et chênes vénérables qui pourraient avoir deux siècles et plus. Bien qu’établie sur des pentes, son sol est riche et relativement profond car composé de limons éoliens que le ruissellement a arrachés aux riches terres du plateau. La craie à silex, qui forme le substrat géologique, s’imprègne d’eau comme une éponge et la restitue au sol par capillarité si d’aventure l’été se révélait trop sec. Il en résulte une forêt très diverse et attachante aux arbres souvent élancés.  On y trouve encore les essences pionnières qui ont les premières colonisé la lande : saules (salix caprea) et bouleaux verruqueux (betula pendula) aujourd’hui dominés par les essences de seconde génération. Outre le hêtre, le chêne sessile (quercus petrea) ou pédonculé (quercus robur) est présent lorsque l’homme permet son développement en mettant les jeunes semis, puis les perchis en lumière. Pour le novice, le chêne pédonculé se reconnaît au fait que le gland est fixé à une cupule au long pédoncule dont nos jeux d’enfant faisaient une pipe. Sont aussi abondants l’érable sycomore (acer pseudoplatanus) aux feuilles à cinq lobes de même que le châtaigner (castanea sativa) dont les fruits comestibles peuvent être grillés en hiver même si ceux de l’espèce sauvage, non greffée, ne sont pas très gros. On rencontre de manière diffuse des merisiers (prunus avium) qui illuminent la forêt de leurs fleurs blanches au printemps et des tilleuls à petites feuilles en forme de coeur (tilia cordata). Le frêne (fraxinus excelsior) aux feuilles composées de 7 à 15 folioles apprécie les fonds humides et pousse rapidement. On rencontre peu de résineux en dehors de pins sylvestres (pinus sylvestris) reconnaissables dans la partie supérieure du tronc, à leur écorce saumonée. Ils prennent parfois des formes étranges en « drapeau », façonnés par le vent marin. Les pins noirs d’Autriche ont pour leur part été introduits par l’homme.

Le sous-bois est composé en sous-étage de coudriers ou noisetiers, de houx et de chèvrefeuille odorant.

Cette forêt spontanée, se tient à prudente distance des embruns marins. Elle est précédée du côté de la mer par une lande d’ajoncs et de genets éclatante de fleurs jaunes au printemps, notamment sur la falaise d’amont plus exposée aux vents d’Ouest.

La forêt des Petites Dalles accueille une faune très variée qui y a trouvé refuge, étant plus abritée que sur le plateau aux grandes parcelles cultivées, malgré la replantation louable de haies depuis quelques années. Le chevreuil est présent et l’on pourra entendre l’aboiement du brocard dérangé dans sa retraite de même que le grognement des troupes de sangliers de passage. Pas de danger si l’on ne cherche pas à approcher la laie suitée de ses marcassins en livrée rayée, et inutile d’aller taquiner le vieux mâle solitaire. Le renard et le blaireau se cachent dans des terriers aux bouches multiples que le promeneur attentif pourra découvrir ; gare à l’éleveur de poulets amateur. Au levé du jour Jeannot lapin prend le frais dans l’herbe courte, couverte de rosée des layons éclairés par le soleil levant. Le lièvre du plateau vient s’y cacher le jour. D’innombrables espèces d’oiseaux y ont élu domicile au grand dam des jardiniers du dimanche qui espéraient récolter de quoi faire quelques pots de gelée de groseilles : geai des chênes, tourterelle turque, merle, grive musicienne. Et toute une cohorte de passereaux : pinson des arbres, bouvreuil, verdier, mésange bleue, mésange charbonnière, rouge-gorge, sittelle torchepot.  Avec un peu de chance, vous apercevrez le pic épeiche qui tambourine pour marquer son territoire ou le vol lent de la buse variable. J’ai découvert l’été dernier un nid de faucons pèlerins fait d’entrelacs de branches, caché, ce qui est rare, au sommet d’un frêne. Alors, munissez-vous de jumelles, elles ne servent pas uniquement à observer les voiliers qui croisent au large.

L’apparente unité du massif masque une multiplicité de parcelles et de propriétaires qui pour la plupart ne prêtent guère attention à leur bois. C’est dommage, car sous nos latitudes une forêt n’est naturelle qu’en apparence et certain l’ont compris qui ont procédé à des éclaircies régulières pour privilégier les sujets d’avenir et éliminer les arbres tarés et mal venant. Il en résulte alors une futaie variée et attrayante résistante et durable. Ailleurs, la densité d’arbres est très élevée, trop en vérité, les arbres se gênent mutuellement dans leur développement. La forêt devient fragile, à la merci d’une tempête plus violente qui s’engouffrerait dans le vallon et jetterait à bas les plus faibles occasionnant de possibles dégâts aux maisons situées en contrebas. Les chablis et volis enchevêtrés nous empêcheraient alors de nous y promener en sécurité et il faudrait un siècle pour retrouver une véritable forêt. Il serait plus sage de faire chaque année des éclaircies et quelques coupes d’extraction pour retirer les sujets sénescents, les malades qui commencent à pourrir au pied et constituer une futaie dite « irrégulière » où l’on retrouverait toutes les classes d’âge. Les générations d’arbres se succédant assureraient ainsi pour des décennies la pérennité de l’espace boisé dans son aspect d’aujourd’hui. Pas de coupe rase bien sûr dans ce massif de protection à vocation environnementale et de loisir. A l’été 2005, quelques dizaines de châtaigniers avaient subitement perdu leurs feuilles. Réaction de défense au stress des quelques jours de canicule du mois de juin, embruns salés des vents de mer ou attaque de champignons parasites sur des sujets affaiblis pour d’autres causes ? Malheureusement depuis ils ont dépéri définitivement et il serait prudent que les propriétaires les abattent pour éviter qu’un coup de vent ne les renverse subitement sans crier gare sur un chemin ou une construction.

La forêt des Dalles est ouverte et c’est une bonne chose. Elle n’en est pas moins privée. Restez donc sur les chemins, cela évitera d’écraser par mégarde les jeunes semis d’arbres futurs, de tasser le sol que les racines prospecteraient moins bien et de déranger la faune sauvage. Dans ces conditions, si l’envie vous en prend, un jour où la mer est moins accueillante, pourquoi ne pas faire un tour en forêt ? Mais attention, tenez-vous à l’écart des arbres morts ou encroués et ne vous aventurez pas en sous-bois par grand vent, vous risqueriez la chute d’une branche. Mais dès le printemps vous y serez éblouis fin mai par un tapis d’anémones Sylvie ou plus tard de jacinthes sauvages d’un bleu resplendissant et de sceaux de Salomon.



Pierre-Olivier DREGE




L'étrille

L'étrille est un petit crabe excité si on le compare au gros tourteau lymphatique. Excité, mais pas enragé puisque ce qualificatif est déjà réservé au crabe vert, Carcinus maenas. Si ce dernier figure à l'occasion comme simple adjuvant dans les soupes familiales, l'étrille doit être considérée comme une fin en soi, non seulement à cause de la qualité de sa chair mais aussi parce qu'elle donne bien du fil à retordre aux mains peu expertes qui tentent de s'en emparer. Ne remplit pas son panier qui veut.

L'étrille se trouve sur toutes nos côtes, principalement en Bretagne et en Atlantique, pourvu qu'il y ait des roches et du varech dans les environs. Des noms locaux poétiques affublent ce petit crustacé que l'on appelle ici demoiselle, là crabe-sardine, chèvre, crabe à laine, anglette, gavre, liret ou même crabe-cerise lorsqu'il sort du court-bouillon. Quant aux savants et selon les livres, ils nomment l'étrille tantôt Portunus, tantôt Macropipus puber.

Il est nécessaire de s'aventurer au loin si l'on s'attaque aux étrilles : une pêche réservée aux marées de vive-eau. On s'approche des rochers et des platins qui découvrent aux dernières heures du reflux et l'on explore les bordures d'algues qui baignent encore dans quelques centimètres d'eau en les peignant d'un coup de haveneau, de bouquetout ou de ce dont on dispose en fait d'épuisette. L'étrille prisonnière ne manque pas de se cramponner fortement à ce qu'elle pince, les mailles du filet par exemple, et l'on perd de précieuses minutes à tirailler la capture pour lui faire lâcher prise. C'est pourquoi les puristes fouillent l'algue à main nue, un procédé qui révèle au pêcheur les limites de son intrépidité personnelle : gare aux pinces des étrilles, à celles, occasionnelles, du homard ou à la morsure du congre.

Dans les zones découvertes, les coins à étrilles sont connus. Ce sont presque toujours des amas de pierres plates, pierres qu'il va falloir retourner prestement et que l'on replacera, moisson faite, dans leur position d'origine. On s'aide pour cela du crochet et l'on pose une botte légère sur le crabe qui s'enfuit pour l'immobiliser et le saisir à son aise. Les grands habitués se servent de leurs mains et s'emparent sans hésitation de l'étrille comme d'une patate chaude pour la jeter au panier en un clin d'oeil.

En effet, le répit, la fausse manoeuvre, l'inattention et la lenteur compromettent le résultat de la pêche : surdouée du combat rapproché, cette dernière fait face, se dérobe, attaque et s'enfuit en sursauts ultrarapides. En nageuse experte, elle prend le large grâce au moindre filet d'eau tandis que dans la main, elle griffe et pince douloureusement avec ses dix pattes. On comprend les modestes qui préfèrent protéger leurs doigts avec de gros gants de jardin.
Epargnez les femelles ovées, économisez les sujets trop petits : pensez aux futures grandes marées.

Extrait de "La pêche à pied et ses recettes" de Frédéric MAZEAUD