Textes du bulletin du Syndicat d'Initiative des Petites-Dalles

2004





Les Petites-Dalles - Port d'échouage


La pêche a vraisemblablement été pratiquée très tôt aux Petites-Dalles.
Les premières traces attestées d'occupation des Petites-Dalles remontent à la période celte puis gallo-romaine. Quelques poteries de ces époques ont été trouvées lors des fouilles réalisées, par l'abbé Cochet, en 1864 (1).
Ces mêmes fouilles ont permis d'attribuer aux Francs (VIe -VIIIe siècle), les tombes d'un cimetière de 10 mètres sur 60 mètres. Toutes les tombes étaient orientées dans le sens de la vallée, avec les pieds au sud-est et les têtes au nord-ouest, c'est à dire du côté de la mer.
L'abbé Cochet fournit pour la localisation de cette nécropole les indices suivants :

Le corps de garde des douaniers, figure sur le plan ci-contre de la plage après les tempêtes de 1863 et 1868. Ce cimetière mérovingien devait donc être situé entre les deux escaliers actuels, en partie sur le parking, le trottoir et le haut de la plage.
Les objets trouvés dans ces tombes : éperons, scramasaxes, couteaux, vaisselle..., ne présentent pas de lien direct avec la pêche, lis prouvent une occupation par les conquérants germains mais ne permettent ni de confirmer ni d'infirmer une activité de pêche.


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Il faut attendre le XIe siècle pour trouver la première mention indirecte de la vocation portuaire de cette vallée. Par une charte de 1025, le Duc de Normandie, Richard II, confirme la donation à l'abbaye de Fécamp, de la Seigneurie côtière et des droits de mer sur 45 kilomètres de la côte cauchoise depuis un point sis à l'Ouest d'Yport, jusqu'à un point situé à mi-chemin entre Saint-Valery-en-Caux et Dieppe :

 Portis maris de stigas usque ad leregant (2),

soit du port d'Etigues (hameau de la Haye d'Etigue, commune des Loges et de Vattetot-sur-mer) jusqu'à Liergan (Valleuse de Mesnil Argants (3), commune de Saint-Aubin-sur-mer).

Cette donation a été confirmée en 1144-1151 par Geoffroy Plantagenet (4).

Les Petites-Dalles ne sont pas citées explicitement, mais font partie des ports dont les droits sont cédés puisque situés entre ces deux limites.

Le terme de port utilisé dans ces documents avait un sens essentiellement juridique et correspondait à une localité susceptible d'accueillir des navires. Il se différenciait du «hable» dans lequel des bateaux pouvaient pénétrer et s'abriter en pleine eau. Les ports visés par ces chartes sont des ports d'échouage. Ce n'est que plus tard que quelques uns deviendront des ports en pleine eau. Le terme de port est encore conservé, dans le sens de port d'échouage, dans les dernières cartes de l'institut Géographique National, (I.G.N.) au 1/25.000e, au pied des valleuses du val de Saint-Martin-auxBuneaux et de Yaume.

L'abbaye de Fécamp percevait divers produits sur la pêche
Les droits de l'abbaye ont évolué au cours des siècles.

- A Saint-Valery-en-Caux (5), dès 1239, puis à Veulettes en 1263, les moines firent établir des hables ou ports intérieurs. Celui de Veulettes a disparu très rapidement. Sans doute en raison de sa trop grande proximité avec celui de Saint-Valery. Il ne reste plus aucune trace de ce port de pleine eau de Veulettes. Parmi les hypothèses proposées, celle de Amédée Hellot (6 et 7) semble la plus vraisemblable :

La meilleure garantie des ouvrages du hable contre les ravages causés par les vents d'ouest était le cap ou promontoire qui porte les restes du vieux retranchement gaulois du Câtelier, cap ou promontoire qui devait s'avancer assez loin en mer, car en 1510 on le désignait encore, quoique bien plus entamé par la mer qu'aux XIVe et XVe, sous le nom de dent de Veulettes. Cette protection vint-elle à manquer au hable par suite d'éboulements considérables ?...

La carte I.G.N. au 1/25000e, au droit du Casino, représente un haut fond conservant le nom de « la dent ».

- A Yport, aux Dalles et à Veules les moines se contentèrent d'apporter des limitations aux droits que les nobles revendiquaient.

Pour les Petites-Dalles, le litige prend fin par une charte de 1240 (8). L'abbé Cochet rapporte la charte confirmative de 1252, de la façon suivante :

Henri Mauconduit (Henricus Malconductus) Chevalier Vicomte de Blosseville, Chatelain de Sassetot, Criquetot et autres lieux... abandonne, pour une somme de cent livres, le droit qu'il prétendait avoir d'acheter, au port de Saint Valery, des harengs, des maquereaux ou toute espèce de poissons. Il reconnaît qu'il devra désormais être traité comme un étranger quelconque. Il déclare aussi renoncer aux mêmes droits... sur les autres ports soumis à l'abbé de Fécamp, tels que Veulettes, les Dalles et les Dallettes... «Quant aux Dalles et aux Dallettes, ajoute-t-il, je reconnais volontiers que je ne puis y exercer aucun droit de pêche.»

In portu sive habulo suo de Sancto-Valerico nullum jus habeo emendi vel petendi allectia, makerellos aut aliquos alios pisces , nisi tanquam aliquis extraneus : nec etiam in aliis portubus suis de Weletis, de Dalis et de Daletis. Apud Dalos et Daletos nullam aquaticam habere possum.

Plusieurs siècles plus tard, dans un mémoire de la marine de 1728, François Sicard (9), dans la partie consacrée à la pêche dans l'Amirauté de Saint-Valery-en-Caux nous donne des indications chiffrées précises sur les flottilles des ports compris dans cette amirauté qui commençait à Avremesnil pour se terminer au fond des Grandes-Dalles. En dehors de Saint-Valery, il n'y avait des barques de pêche que dans trois ports d'échouage : Veulettes, les Grandes et Petites-Dalles. Pour Veules, il précise :

«Il y avait un petit port que la mer a détruit, ce qui est cause qu'il n'y a plus de bateaux...»

Les maîtres ou pêcheurs pouvaient s'embarquer, avec leurs filets, à Dieppe, Saint-Valery ou Fécamp ou travailler sur place. La pêche locale mobilisait les moyens suivants:

François Sicard fait mention de tempêtes qui ont entraîné la perte d'un grand nombre de filets de pêche (bretelières) et de l'abandon de ce type de pêche par les bateaux, à l'exception du plus grand. Les bertelles ou bretelières étaient des filets, à maille unique, destinés à prendre les roussettes.
L'équipage de bateaux de 6 tonneaux devait être comparable à celui des caïques d'Yport, au XIXe et XXe siècles, qui comprenait six hommes, le patron et un mousse. Le nombre de pêcheurs pour la seule flotte des PetitesDalles devait donc atteindre 70 à 80 personnes. Au total, en ajoutant les pêcheurs embarqués dans les ports voisins et les 17 pêcheurs à pieds, leur nombre devait approcher la centaine. Pour accompagner l'activité de ces pêcheurs, il fallait nécessairement quelques artisans, transformateurs, transporteurs... Compte tenu des femmes et des enfants, la population permanente totale devait donc atteindre plusieurs centaines d'habitants.

Pour les années 1735 et 1751, l'abbé Cochet donne des chiffres comparables à ceux du rapport Sicard de 1728. II précise, en outre, qu'il y avait 7 cabestans aux Grandes-Dalles.

Lors d'une tempête du XVIIIe siècle, quatorze bateaux des Dalles et leurs équipages ont disparu. Cette perte représentait plus des trois quarts des flottes des Grandes-Dalles et Petites-Dalles. Cette tempête nous est rapportée à des dates différentes, 1753 pour certains et 1755 pour d'autres.

En 1795, S. Noël de la Morinière, dans le premier essai sur le département de la Seine-Inférieure, ne fait pas mention de cette tempête, il mentionne seulement :

La seule occupation des habitants est la pèche; le merlan, surtout, qui en provient, est assez estimé, pour que dans le commerce de poisson on le désigne par le nom de «Merlan des Dales».

En 1842, A Guilmeth (13) reprend l'expression «Merlan des Dalles» et ajoute «il est généralement plus recherché que celui des autres ports». Par contre, et de façon totalement contradictoire, il précise que de nombreuses vallées du littoral, dont les Petites-Dalles, sont désertes et qu'il n'y a pas le moindre esquif. Il rapporte qu'au XVIIIe, une veille de la Saint-Jean, au cours d'une tempête, Veulettes, la Durdent, Saint-Pierre (en Port), les Dalles et Bruneval perdirent toute leur marine.

A ce sujet, dans la notice sur les touilles opérées en juin 1864 dans le vallon des Petites-Dalles, l'abbé Cochet rapporte les faits suivants :

une tradition locale soutient que le terrible coup de vent de l'année 1753 fit périr, corps et biens, quatorze bateaux des Dalles. On ajoute que la marine de ces vallées ne s'est pas relevée de cette catastrophe qui dépeupla le pays (14).

L'abbé Tougard (15) dans la géographie de la Seine-inférieure cite pour les hameaux le nombre d'habitants recensés en 1866. Pour les Petites-Dalles, 219 sont recensés côté Saint-Martin-aux-Buneaux et 110 sur Sassetot-leMauconduit, soit un total de 329 habitants. Ces chiffres confirment l'importance que devait avoir la population au XVIIIe siècle avant la destruction de la flottille de pêche.

Au XIXe et au XXe siècle, les pêcheurs professionnels étaient pour la plus part enrôlés dans les ports voisins pour la pêche sur les bancs de Terre-Neuve.

Les premières représentations de la plage des Petites-Dalles que nous connaissions (16) :
ne font apparaître qu'un maximum de trois barques aux Petites-Dalles, dont une est vraisemblablement le canot de surveillance des bains. Ce qui semblerait confirmer la tradition selon laquelle la flotte des Dalles n'a jamais été reconstituée.

La barque, avec deux mats, figurant sur le tableau de Paul Valantin de 1876, ne semble pas très importante comparée aux bateaux de 5, 6 et même 20 tonneaux cités dans le rapport Sicard. Sa forme fait penser aux caïques d'Yport et d'Etretat. Le terme de caïque n'est pas utilisé dans le rapport Sicard au XVIIIe. Ce nom s'est vraisemblablement répandu, sur le littoral cauchois, au début du XIXe siècle, à la suite de la préparation de la flotte, dans le Boulonnais, pour envahir l'Angleterre.

Le doris a été adopté sur notre littoral, au XXe siècle. Originaire de TerreNeuve, le doris à fond plat est moins large que les barques utilisées pendant plusieurs siècles.

Actuellement, sur notre côte, quelques doris sont encore utilisés. S'ils ne sont plus pointus que d'un côté, c'est pour permettre de fixer un moteur hors-bord. Pour certains d'entre eux le métal s'est substitué au bois.

Aux Petites-Dalles, les barques en bois et les pêcheurs professionnels ont disparu.

Jean-Claude Michaux


1. Abbé, J.-B.-D. COCHET, «Notice sur des fouilles opérées en Juin 1864 dans le vallon des Petites-Dalles» dans Revue de la Normandie. 5, (1865), P. 595 à 605.
Jean-François BRIANCHON, «Fouilles aux Petites-Dalles, entre Saint-Martin-aux-Buneaux et Sassetot-le-Mauconduit» dans Revue de la Normandie 3, (1864) p. 458.
2. ADIGARD DES GAUTRIES, 1958, p 140 à 300.
3. Amédée HELLOT, «Saint-Valery-en-Caux et les abbés de Fécamp» dans Saint Valery-en-Caux et ses alentours, Pages d'histoire locale, [réimpr. par «le Vieux Saint-Valery» , Luneray, 1977], p. 47 à 51.
4. Charte de Geoffroy Plantagenet, Arch. S-M., JH 12. Bib. Rouen, MS 1207, f 41, 44.
5. DE BEAUREPAIRE, Dom LAPORTE, Dictionnaire Topographique du département de la Seine-Maritime p. 399.
6. Amédée HELLOT, « Les travaux des Ports, La Marine et la Pêche au Pays-de-Ceux pendant le moyen âge», dans Saint Valery-en-Caux et ses alentours, Nouvelles pages d'histoire locale, [éditées ou rééditées par» le Vieux Saint-Valéry «, Luneray 1980], p. 27 à 58. 7. Amédée HELLDT, L'érosion des falaises du Pays de Caux et la création de deux hables au Xllle siècle «, dans Saint Valery-en-Caux et ses alentours, Pages d'histoire locale, [rééditées par» le Vieux Saint-Valéry «, Luneray 1977], p. 33 à 46.
8. Lucien MUSSET, « Histoire institutionnelle des Ports «, dans Cahier des Annales de Normandie, N'17, Caen, (1985), p. 117.
9. François SICARD, «Inspection des Ports par le Commissaire François Sicard, Mémoire sur Saint-Valery-en-Caux (1728), Arch. De la Marine C4 159, dans Saint Valeiy-en-Caux et ses alentours, Pages d'histoire locale, [rééditées par «le Vieux Saint-Valery» , Luneray 1977], P. 171 à 188.
10. balances.
11. Marguerite CORNIER, Pêche à pied et pêche en mer de Sotteville-sur-Mer à Saint-Valery. en-Caux, Luneray, 2003, p. 37.
12. S.B.J., NOEL DE LA MORINIERE, Premier essai sur le Département de la Seine-Inférieure, contenant les districts de Goumay, Neufchatel, Dieppe et Cany, Rouen, Imp. des arts 1795.
13. A. GUILMETH, Histoire de la Ville et des Environs de Lillebonne suivie de notices sur la ville et les environs de Saint-Valery-en-Caux comprenant Lillebonne. Saint-Romain-de-Colbosc, Goderville et Bolbec, les cantons de Fauville, d'Ourville, de Valmont et de Cany; Saint-Valery, Fontaine le Dun, Verville, Doudeville etc. Rouen, 1842. p. 156-157.
14. Histoire abrégée et chronologique de Dieppe p. 311.
Abbé, J.-B.-D. COCHET, Les églises de l'arrondissement d'Vvetot, 1852, Tome 1, p 207.
15. Abbés J. Pr. BUNEL, et A. TOUGARD, Géographie du Département de la Seine-Inférieure Arrondissement d'Yvetot 1876 p.55.
16. Tableaux et photographies reproduits sur le site internet : http://www.les-petites-dalles org
17. Dans le guide des termes de marine (1997) les caïques, utilisées dans la région, sont décrites de la façon suivante : «fort canot de pêche aux cordes et aux filets de dérive, construit à clins, de la région d'Etretat et d'Yport, d'abord gréé en lougre à trois mats au tiers, puis à deux mats gréés en bourcetmalet. En l'absence de port, les caïques devaient être tirées sur la plage puis remises à l'eau à chaque marée».

Les




Le Homard

Gros et beau dans les rêves, tel est le homard avec sa commère la langouste quand le bassier court l'esfran. En réalité deux espèces différentes, le homard (Homarus gammarus) et la langouste (Pa!inurus elephas) fréquentaient autrefois nos côtes. Actuellement, seul le premier demeure en relative abondance au seuil le plus profond de la zone de balancement des marées. Quant à la langouste, il taut maintenant la chercher plus au large, avec des casiers.
Crustacés décapodes macroures comme crevette et bouquet, mais qualifiés de reptantia à cause de leurs habitudes casanières, homard et langouste vivent dans les trous ou sous les tombants aux limites extrêmes de la basse mer. Ils fréquentent aussi bien la Manche que l'Atlantique pourvu que le terrain leur procure du rocher et des éboulis à leur convenance, ils se plaisent également en Méditerranée où leur tiennent compagnie la délicieuse grande cigale (Scyllarus latus), la petite cigale et la galatée.
Tous ces figurants de la bouillabaisse grandissent en muant comme crabes et crevettes. Lorsque l'avenir leur parait compromis, ils pratiquent, en bons crustacés, l'autotomie, c'est-à-dire l'abandon volontaire de la patte par laquelle on les saisit imprudemment : elle repoussera. Les grosses pinces, la broyeuse et la coupante, sont la propriété du homard et le distinguent de la langouste qui n'en possède point. Elles intéressent aussi la marmite du bassier.
Le homard se pêche parfois avec les oreilles. A condition d'avoir de le chance, on peut en effet entenbre le tintamarre du homard, en réalité quelques raclements sur le roc, quelques flops que l'animal produit en se démenant dans son trou, en générai effrayé lui-même par un bruit de bottes. Le reste du temps il faut courir les trous, et y arriver le premier. En maints endroits, les trous à homard sont connus depuis des siècles, leur secret se transmet de père en fils et le droit coutumier de les explorer est tout aussi réservé à un vieux de la vieille que prie-dieu en chapelle : malheur aux pneus des Parisiens sacrilèges.
C'est au pied du trou qu'on connaît le pêcheur. Attention, les formidables pinces peuvent broyer des phalanges bien gantées, mieux veut tâter le trou du crochet ou de la foëne. L'idéal est de faire sortir le homard sans le mettre en pièces, ce à quoi on parvient en combinent la manière forte et la tendance naturelle de l'animai à saisir fermement fout ce qui le menace. Dès qu'on voit apparaître les pinces puis la tête, on empoigne à pleines mains l'arrière du thorax et le pinceur est pincé. Si l'entrée du trou beigne dens l'eau, la marge de manoeuvre est faible.
Certaines nuits, le homard se promène. Un lever du jour sur le basse mer et notre ami se laisse surprendre sous une bordure de varech dans deux doigts d'eau. Mettez le pied dessus: le homard aussi appartient à ceux qui se lèvent tôt.

Extrait de «La Pêche à pied et ses recettes», de Frédéric Mazeaud