Textes du bulletin du Syndicat d'Initiative des Petites-Dalles

2003




Les noms de nos villages

De tout temps, l'homme a identifié par certains mots l'espace dans lequel il vivait. Chaque nom de lieu a son histoire qui peut se reconstituer par la topographie, la botanique ou toutes autres conditions naturelles. La tentation est grande de trouver un sens à tous les noms qui nous entourent, souvent déformés au fil des ans par une phonétique et une orthographe variables.
La consultation de nombreux ouvrages m'a permis d'éclaircir certaines origines des noms de villes ou de villages qui entourent notre hameau des Petites-Dalles, sis en Seine-Maritime.
Ce département (1) consiste en un vaste plateau légèrement ondulé, entaillé dans sa partie orientale d'une profonde dépression du nord-ouest au sud-ouest. Du centre du plateau sourdent de petites rivières se jetant dans la mer ou la Seine.
L'histoire du peuplement ne commence a être connu qu'après les invasions celtiques de la civilisation dite de la Tène (an 500 - 400 av. J.C.). Le pays de Caux est le domaine des Calètes sous César. Pagus Caletus devient pays de Caux, à ne pas confondre avec le mot «Causse», plateau calcaire du midi de la France, qui lui a pour origine latine le mot calx (2).
Trois mots principaux composent les noms de communes de la Seine-Maritime ; le plus ancien, utilisé en préfixe ou suffixe, est :


COUR (T)

Deux étymologies distinctes pour ce mot, suivant les invasions de la Gaule. La première est celtique par le mot cor ou cour désignant le cercle ; et par extension l'ensemble de maisons, de bâtiments ou d'objets quelconques autour d'un espace vide. On entoure le chef de là naît la cour de prince, autour du personnage principal, ou la cour de justice, l'assemblée de magistrats siégeant en cercle.
Ce n'est donc que quelques siècles plus tard que ce mot prit l'empreinte latine par les envahisseurs romains.
C'est pourquoi on pense, par ailleurs, que ce mot est issu de cohors, qui lui même serait la contraction de cum hortus «avec jardin», mais on le traduit par «cour de ferme», puis devenu en bas latin cortis qui a donné en français le mot «cour» (3).
Le mot suivant, le plus couramment employé, apparu au début du 8e siècle, est sans nul doute :


VILLE (4)

A l'époque romaine, ce mot indique l'habitation du maître du domaine, et aussi le Domaine, ce dernier n'étant parfois qu'une subdivision d'un fundus ou domaine plus grand. Au haut Moyen Age il a le même sens, la plupart des villas antiques étant graduellement devenues des agglomérations. Le mot villa a pris au Moyen Age le sens de village, et bien plus longtemps après encore, celui de ville.
Les noms de lieux composés d'un nom d'homme et de villa sont nombreux en Normandie et forment une bande compacte le long de la mer et de la seine. Dans quelques cas le premier élément est un nom de femme et parfois un nom anglo-saxon, ou scandinave.
Quant à l'appellatif :


TOT

C'est l'élément le plus fréquent dans les noms de lieux scandinaves (5) de Normandie ; le mot topt ou tupt veut dire pièce de terre, terrain avec habitation. Dans le danois actuel il s'écrit toft ainsi qu'en anglais.

Explorons maintenant les communes qui nous entourent. Les premiers écrits (en latin ou bas latin (6)) découverts sur chaque commune nous indiquent bien souvent leur origine.

Ancreteville-sur-Mer commune du canton de Valmont.
Fin XIIe, Anschetevilla
Comme Ancourteville, le domaine de «Asketill», nom de personne scandinave.

Auberville-la-Manuel : commune du canton de Cany.
1040, Terram de Osbernivilla.
Le domaine d'«Osbern» nom scandinave, puis ensuite la localité de la famille Manuel.
A Thérèse (7) d'Emmanuel ("Dieu est avec nous").

Beuzeville-la-Guérard : commune du canton de Ourville-en-Caux.
1177, Apud Bosevillam : près de...
Le domaine de "Boso" et la localité de la famille Guérard, variante de Gérard, nom de personne d'origine germanique, Gerhad (gêr, lance; hard, dur).

Butot en Caux : commune du canton de Cany.
Fin XIIe, Buietot
«Le village de la maison» du scandinave topt, village et buth, maison.


Canouville : commune du canton de Cany.
1156, Canouvilla
Le domaine de «Kernervald» nom de personne anglo-saxon.

Cany : chef-lieu de canton. Le domaine de Canius.

Colleville : commune du canton de Valmont.
1240, Collevilla
Le domaine de «Koli» nom de personne scandinave.

Criquetot-leMauconduit : commune du canton de Valmont.
XIIe, Criquetot.
Le domaine de l'église, du Scandinave topt et kirkja, église ; bien qu'une autre interprétation serait krikr, courbe, coude. Et le village de la famille Mauconduit ou simplement «le mauvais conduit» dans le sens route ou chemin.

Dalles : les Petites-Dalles ou Dales : Hameau commun de Saint-Martin-aux-Buneaux et Sassetot, sans oublier les (Grandes) Dalles.
1240, In portibus de Velletis, de Dalis et de Daletis.
Le voyageur, à la découverte de l'estran à marée basse, pourrait penser qu'il voit là une grande dalle de roche, aux multiples fissures, et donc que ce hameau est bien nommé.
Ce n'est pas si simple, car «dal» est un toponyme germanique qui se traduit par vallée ; de la même origine linguistique, on trouvera «dieppe», voulant dire creux.

Ecreteville-sur-Mer : commune du canton de Valmont.
1240, Escrutevilleta.
Le domaine de Skauti, nom scandinave.

Eletot : commune du canton de Valmont.
1023, Sclestetoh; 1025 Esletetot.
Le village sur un terrain plat, de topt et sletta, terrain plat.

Fécamp : chef-lieu de canton.
875, super fluvium Fiscannum.
Du pré latin fisc, poisson.
Fiscannum était l'ancien nom de la rivière de Valmont qui se jette dans la mer à Fécamp.

Gerponville : commune du canton de Valmont.
1156 Gerponvilla. Le domaine de «Gripo», nom de personne germanique.

Grainville la Teinturière : commune du canton de Cany.
1060, Grinvilla.
Le domaine de «Garinus», nom de personne germanique ou scandinave «grimr».
La teinturière évoquant une industrie de teinture.

Malleville-les-Grès : commune du canton de Cany.
XIIe, Mallevilla.
Le «mauvais domaine» du latin malus, et anc. Fr. mal.
Grès rappelle le souvenir d'anciennes carrières.

Ouainville : commune du canton de Cany.
XIIe, Ouainvilla. Le domaine d'Odinus, nom germanique.

Ourville en Caux : chef-lieu de canton.
1025, Hurvilla. Le domaine d'Uro, nom germanique.

Paluel : commune du canton de Cany.
Vers 1025, Paluellus. Du bas-latin paludellus, marais.

Saint-Martin-aux-Buneaux : commune du canton de Cany.
1235, Sancti Martini ad Burneaus.
Qui appartient à la famille Bunel ou Busnel.

Saint-Pierre-en-Port : commune du canton de Valmont.
Vers 1240, Sancti Petri Portus.
Cette commune possédait un port disparu à cause des modifications du rivage depuis le Moyen Age.

Sassetot-le-Mauconduit : commune du canton de Valmont.
1198, Saussetot. Le village de Saxi nom scandinave ou de Sahso nom germanique.

Thiergeille : commune du canton de Valmont.
1185, Tigervilla.
Le domaine de Theogerius, nom de personne germanique.

Thietreville : commune du canton de Valmont.
1185, Tistervilla. Nom incertain.

Tot (le) : hameau de la commune Ouainville.
1406, Tot.
Du scandinave topt, expliqué plus haut.

Tournetot : hameau de la commune de Saint-Martin-aux-Buneaux.
1244, apud Tournetot de thorn, épine ou buisson épineux.

Valmont : commune chef-lieu de canton.
1236, In burgo de Walemont.
Le mont de Walla, nom germanique ou scandinave.

Venesville : commune du canton de Cany.
1240, Vunenvilla. Non de personne germanique «Weningus».

Veulettes : commune du canton de Cany.
1207, Terram de Welletes. On trouvera par ailleurs Velletis.
Diminutif de Veules, cours d'eau, de l'anglo-saxon well : cours d'eau.

Vinchigny : hameau de la commune de Saint-Martin-aux-Buneaux.
Vers 1210, apud Wisenniacum.

Vinnemerville : Commune du canton de Valmont.
1040, Winemervilla.
Le domaine de Winemarus, nom de personne germanique.

Ypreville : hameau de la commune d'Angerville-la-Martel.
1406, Espreville.
On ne connaît pas l'origine de ce nom.

Yvetot : chef-lieu de canton.
1025, Ivetoht.
Le village d'Yvo, nom germanique.

Espérons que cette courte promenade vous aura fait redécouvrir autrement les sites qui nous entourent.

(1) Dictionnaire Topographique du Département de Seine Maritime. Charles de Beaurepaire.
(2) La craie se disait en latin «creta».
(3) Les noms de villes et de villages. Eric Vial. Collection «Le Français Retrouvé».
(4) Toponymie de la France. Augustin Vincent. Gérard Montfort éditeur.
(5) Dûs à l'invasion des Vikings de 810 à 911 ap. J.-C.
(6) Bas latin : latin parlé ou écrit après la chute de l'empire romain et durant le Moyen âge.
(7) Amputation d'une lettre ou d'une syllabe en début d'un nom.


RAPPEL BILIOGRAPHIQUE

- Annales de Normandie. L. GUINET.
- Dictionnaire étymologique des noms de communes de Normandie. René LEPELLEY, Charles CORLET Editions. Presses Universitaires de Caen. 1993.
- Dictionnaire étymologique des noms de famille. Marie-Thérèse MORLET. PERRIN Éditeur.
- Dictionnaire Topographique du Département de Seine Maritime. Charles de BEAUREPAIRE.
- Les noms de villes et de villages. Eric VIAL, Collection «Le Français Retrouvé».
- Toponymie de la France. Augustin VINCENT, Gérard MONTFORT éditeur.
- La toponymie de la Normandie. François de BEAUREPAIRE, Société parisienne d'histoire et d'archéologie normandes. 1970.
- La toponymie de la Normandie, méthodes et applications. François de BEAUREPAIRE, Société parisienne d'histoire et d'archéologie normandes.

Marc WYSEUR




Le bouquet

Comparé à la petite crevette, le bouquet tient ses promesses. Il en impose par ses sept ou huit centimètres, sa livrée jaune translucide veinée de brun et son rostre fièrement dressé vraiment royal. L'espèce la plus courante en Manche, Atlantique et Méditerranée a pour nom Palaemon serratus, mais elle a des cousins plus ou moins répandus selon les lieux, les profondeurs et la nature du terrain. Dans les estuaires où elle ne craint pas un peu d'eau douce, elle peut se présenter sous le nom local de chevrette. Quant aux mares du littoral normand, elles ne contiennent guère que des sauticots quand ce ne sont pas les demoiselles de Cherbourg.
Si les bouquets sont là, ce qui n'arrive pas tous les jours, il faut les chercher à la fin du reflux d'une grande marée, aux alentours des plateaux rocheux et de tout ce qui porte varech. Cependant, lorsque les zones à bouquets sont entrecoupées de profondes indentations de sable entre les veines de rocher, on en récolte à proximité en poussant la bichette. Encore taut-il pêcher assez loin dans l'eau et agir discrètement si l'on ne veut pas que le banc de bouquets ne s'évanouisse. Ainsi en est-il dans la baie du mont Saint-Michel.
Dans les endroits très caillouteux, on a parfois la surprise de récolter une famille de bouquets qui s'est imprudemment laissée mettre au sec au baissant, Il ne taut donc jamais négliger de soulever le fucus qui recouvre les petites tailles car on peut y voir sauter quelque chose, ne serait-ce qu'une étrille. La pêche elle-même se déroule dans l'eau jusqu'à mi-cuisse, jusqu'à la taille et parfois plus haut encore, en peignant de bas en haut au haveneau les algues qui bordent le bas des blocs. C'est ainsi qu'on pratique dans maintes zones de Bretagne où les rochers sont ronds et polis.
En certains coins de Normandie, il est impossible de peigner les rochers. En effet, les bancs de calcaire sont hérissés de silex et mettent à mal le filet qui ne tient pas le quart d'une marée. Il taut, dans ce cas, utiliser une douzaine de haveneaux appâtés d'un crabe mou sur un filet tendu en travers. Ces haveneaux sont mis à dormir le manche en l'air dans des flaques profondes, éboulis et trous de bombes, relevés toutes les dix minutes par une main discrète, puis replacés au même endroit tant qu'il y a des candidats. Si l'on observe qu'un manche remue tout seul, alors attention, il s'agit d'un gros porteur de pinces à ne pas rater.
Rien n'empêche d'amorcer les trous avec des carcasses pour y retenir les bouquets d'une marée à l'autre, ni d'utiliser des balances à écrevisses à la place des haveneaux : question de poésie.

Extrait de «La Pêche à pied et ses recettes», de Frédéric Mazeaud