Textes et images du bulletin du Syndicat d'Initiative des Petites-Dalles

1995
FOUILLES OPÉRÉES EN JUIN 1864
dans le vallon des Petites-Dalles
(commune de St-Martin-aux Buneaux, canton de Cany, arrondissement d'Yvetot)
par Monsieur l’Abbé Cochet,
Correspondant de l’Institut
(Extrait de la revue de la Normandie N° d'octobre 1865)


    Au mois de mai 1864. un mouvement de terrain, opéré dans le vallon des Petites-Dalles, au pied de la côte dite de SaintMartin, amena la découverte de quelques squelettes humains, près desquels on trouva deux vases en terre noire, un sabre en fer et plusieurs autres objets du même métal. Ces objets furent soigneusement recueillis par M. l'abbé Masset, curé de Sassetot-le-Mauconduit, qui nous les réserva. Ce vénérable confrère poussa la bienveillance jusqu'à nous donner avis de la découverte, nous invitant à venir explorer un terrain qui promettait d'être fécond pour l'archéologie.
    Dans le courant de juin suivant nous nous sommes rendu aux Petites-Dalles, et là, grâce à une allocation accordée par M. le Sénateur Préfet de la Seine-Inférieure et la permission du propriétaire, obtenue par le maire de Sassetot, nous avons pu pratiquer pendant plusieurs jours la fouille que nous allons raconter.
    Il faut dire avant toutes choses que la vue des objets conservés au presbytère nous démontra tout de suite que nous avions affaire à un groupe de Francs ou de Saxons qui, après avoir occupé cette gorge maritime, étaient venus se reposer au pied de la colline, suivant le constant usage de ce temps-là : «Olim apud veteres sepeliebantur in montibus», dit un auteur du XIIème siècle, dont l'archéologie vérifie chaque jour l'assertion. Ajoutons immédiatement que l'exploration pratiquée n'a fait que confirmer nos présomptions premières.
    Le cimetière que nous avons reconnu n'a pas moins de 60 mètres de longueur sur une largeur d'environ 10 mètres. Une partie doit être déjà tombée à la mer, absolument comme à Etretat et à Sainte-Marguerite-sur-Mer. Aux Dalles, comme dans les deux précédentes localités, la confection d'un corps-de-garde avait également révélé cette nécropole oubliée depuis si longtemps.
    Notre exploration s'est bornée à reconnaître et à étudier environ quinze fosses taillées dans la craie comme toutes les sépultures franques de la Seine-Inférieure. La plupart des corps appartenaient à des adultes. Deux ou trois seulement ont montré de jeunes sujets ; une des fosses était celle d'un entant. Cette dernière était recouverte d'une pierre plate, recueillie au bord de la mer et dont le poli était dû au frottement des eaux et au roulement des vagues.
    L'orientation des corps était pour ainsi dire commandée par la disposition du sol. Elle avait lieu forcément dans le sens de la vallée les pieds étaient tournés au sud-est et la tête au nord-ouest. Avec un peu de bonne volonté on pourrait voir dans cette disposition un symbolisme, et dire qu'il s'agit ici d'une tribu d'envahisseurs venant de la mer et se dirigeant vers la terre. La face était constamment tournée vers le ciel et les mains rangées le long des côtes.
    Plusieurs de nos morts ne nous ont rien donné mais huit d'entre eux nous ont présenté des vases placés aux pieds et jusque dans les jambes. Ces vases, en terre noire, sont cerclés et ressemblent, pour la terre comme pour la forme, à ceux d'Etretat et de Quévreville-la-Poterie. Les trois plus grands sont marqués à l'estampille et offrent sur la panse des décorations composées de filets et de damiers. Ce sont les motifs les plus communs de la céramique franque, d'où ils sont passés dans l'architecture romane du XIéme siècle...
    Par une particularité assez frappante, qui n'est pourtant pas sans analogue, tous ces vases étaient légèrement penchés, l'ouverture légèrement inclinée vers le corps. Cette position, accidentelle ailleurs, paraissait être ici la règle.
    En dehors des vases, nous avons trouvé peu d'objets d'art sur les Francs des Dalles. Nous avons déjà dit qu'avant notre arrivée on avait recueilli un scramasaxe entier long de 50 centimètres et large de 5 centimètres. Nous en avons rencontré un second placé à la ceinture du mort, mais ce dernier avait été coupé par la moitié avant d'être mis dans la tombe. Ce nest pas la première fois que pareille circonstance se rencontre. Déjà nous l'avions observée en 1859, dans le cimetière franc de Sommery, près Forges, et nous l'avions également remarquée à Envermeu et ailleurs. Nous croyons que le motif de cette coupure était d'arrêter dans leur oeuvre impie, les violateurs de sépultures. Avec le sabre nous avons trouvé également une boucle et un couteau en fer.
    Un second couteau, aussi en fer, avec boucle du même métal, a été recueilli dans une autre sépulture ; mais la plus belle pièce qui soit sortie de ce cimetière est un magnifique éperon de bronze, d'une conservation parfaite. Cet éperon, long de 14 centimètres et large de 11 à son ouverture, est muni, dans sa partie circulaire, d'une pointe saillante d'un centimètre. A l'extrémité de chaque branche est une ouverture longue de 3 centimètres et large de 3 millimètres, destinée à passer la courroie dont il reste encore deux instruments de bronze...
    Cet éperon, qui était seul, suivant la coutume antique, était placé aux pieds d'un très fort sujet, dont les ossements étaient très bien en place. Malgré cela, cette sépulture nous a grandement trompé dans nos espérances. La vue de l'éperon, qui s'était présenté le premier, nous a fait soupçonner la présence d'un chevalier, d'après cette maxime féodale bien connue «Vilain ne sait pas ce que valent éperons». Mais par une fatalité incroyable, cette fosse qui n'avait jamais bougé, ne renfermait aucun autre objet de métal. Nous regardons ceci comme inexplicable.
    Des éperons ne sont pas sans exemple dans les sépultures franques nous-même en avons trouvé deux en fer dans le cimetière d'Envermeu (1). M. Lindenschmit, de Mayence, en a également recueilli un en bronze dans les tombes franques de Selzen (2). M. Troyon en a rencontré un plus complet dans un tombeau de Bel-Air, en Suisse (3). M. Dutresne, de Metz en a recueilli un très beau dans le cimetière australien de Farébersviller, en Lorraine (4) ; mais, quoiqu'il soit aussi en bronze et très beau, cependant nous le croyons intérieur à celui des Dalles qui est fort remarquable. Enfin, dans ses «Antiquités de nos ancêtres païens», M. Lindenschmit consacre toute une planche à reproduire des éperons de bronze et à pointe qu'il appelle romains. Ces éperons se trouvent dans divers musées de l'Allemagne deux d'entre eux, les n° 3 et 4 du chapitre VII du deuxième volume du recueil ressemblent beaucoup à celui des Dalles. Ces deux derniers se trouvent dans les collections de Mayence et de Wiesbaden (5).
    Nous savons même que la coutume d'éperonner les morts, écuyers ou chevaliers, a traversé le moyen-âge. On en cite des exemples dans les cimetières chrétiens de l'Angleterre (6), et, en 1861, nous avons eu l'occasion d'en signaler un très curieux dans une sépulture d'Etaples du XIIIème ou du XIVème siècle... (7)
    Nous conviendrons aisément que le cimetière des Petites-Dalles, que nous n'avons pas exploré dans son entier, nous a fourni peu d'objets d'art pour nos musées. Sa pauvreté même est cause que nous n'avons pas poussé plus loin notre exploration, mais on conviendra du moins qu'il nous a donné pour notre pays une page d'histoire. Ces fouilles nous ont révélé un point géographique de plus pour la période franque. La géographie de Grégoire de Tours et de Frédégaire est bien limitée et bien circonscrite ; nos cimetières francs l'étendront et la compléteront. Les sépultures mérovingiennes de la Normandie nous ont révélé plus de points de l'ancienne Neustrie que les deux grands chroniqueurs de la première race ne nous font connaître de localités de l'ancienne France.
    Le cimetière des Dalles ajoute aussi un argument de plus à une thèse que nous cherchons à établir. Nous avions toujours pensé que nos vallées littorales avaient été recherchées et occupées par les conquérants germains et scandinaves, envahisseurs de la Gaule et de la France. Depuis trente ans que nous nous occupons d'archéologie souterraine, nous avons pu constater l'existence de sépultures saxonnes, mérovingiennes, carlovingiennes ou normandes des premiers temps au Tréport, à Dieppe, à Pourville, à Sainte-Marguerite-sur-Mer, à Veules, à Saint-Valéry-en-Caux, à Saint-Pierre-en-Port, à Yport, à Veulettes et à Etretat. Nous sommes convaincus aujourd'hui que les autres vallées, qui n'ont pas encore dit leur mot, parleront un jour. Puissions-nous vivre assez pour entendre et comprendre leur langue, morte depuis tant d'années.
    L'existence des Dalles, tout humble qu'elle est aujourd'hui, nous est cependant connue par des documents historiques ; mais ces documents ne commencent à parler qu'au
XIIIème siècle, du moins nous ne connaissons que ceux-là.
    En 1252, Henri Mauconduit (Henricus Maleconductus), chevalier, vicomte de Blosseville, châtelain de Sassetot, Criquetot et autres lieux, signe une charte par laquelle il transige avec l'abbé de Fécamp, son puissant voisin, à propos de certains droits litigieux et contestés entre eux. Par cet acte, il abandonne, pour une somme de cent livres, le droit qu'il prétendait avoir d'acheter, au port de Saint-Valéry, des harengs, des maquereaux ou toute espèce de poissons. II reconnaît qu'il devra désormais être traité comme un étranger quelconque. Il déclare aussi renoncer aux mêmes droits qu'il prétendait avoir sur les autres ports soumis à l'abbé de Fécamp, tels que Veulettes, les Dalles et les Dallettes. «Quant aux Dalles et aux Dallettes, ajoute-t-il, je reconnais volontiers que je ne puis y exercer aucun droit de pêche». In portu sive habulo suo de Sancto-Valerico mullum jus habeo emendi vel petendi allectia, makerellos aut aliquos alios pisces, nisi tanquam aliquis extraneus ; nec etiam in allis portubus suis de Welettis, de Dalis et de Daletis. Apud Dalos et Daletos nullam aquaticam habere possum.
    On voit qu'alors les Dalles étaient déjà habitées par des pêcheurs comme elles le sont encore aujourd'hui ; on assure même qu'il y avait des barques côtières que l'on virait à force de bras comme cela se voit à Yport et à Etretat.
    En 1735, il y avait aux Grandes-Dalles sept cabestans et six bateaux de six à huit tonneaux ; en 1751, on y comptait sept bateaux du même tonnage (8). Une tradition locale soutient que le terrible coup de vent de l'année 1753 fit périr, corps et biens, quatorze bateaux des Dalles (9). On ajoute que la marine de ces vallées ne s'est pas relevée de cette catastrophe qui dépeupla le pays.
    Les Dalles se composent de deux vallons d'environ trois kilomètres de longueur et qui aboutissent à la mer. Elles encaissent à droite et à gauche le plateau où est assise la commune de Sassetot-le-Mauconduit. L'un de ces vallons, celui qui est situé vers le sud-ouest, s'appelle les Grandes-Dalles, et celui qui est placé au nord-est porté le nom de Petites-Dalles, appellations qui proviennent sans doute de la grandeur relative des deux gorges.
    Quant au mot Dalles, il signifie vallée dans les langues scandinave ou tudesque. C'est en ce sens qu'il figure dans les noms de Dieppedalle (la vallée profonde), de Roozendalle (la vallée des roses), etc. Une pareille dénomination, donnée et conservée à deux gorges maritimes de la Normandie, témoigne, ce me semble, de la présence d'une population scandinave ou germanique.
    Chose singulière, ces deux vallons des Dalles, si semblables entre eux, n'appartiennent point cependant à la même commune. Une moitié des Grandes-Dalles dépend de Sassetot et l'autre de Saint-Pierre-en-Port. Les Petites-Dalles sont également partagées entre Sassetot et Saint-Martin-aux-Buneaux. C'est sur cette dernière portion que nous avons fait nos fouilles.

L'abbé Cochet

(1) Sépult. gaul., rom., franq. et normandes, p. 117.
(2) Lindenschmit, Das germanische Todtenlager bei Seizen, p. 4.
(3) Troyon, Descript. des Tombeaux de Bel-Air, près Lausanne, p. 5, pl. v. fig. 13.
(4) Dutresne, Notice sur des Sépult. gallo-franq., trouvées en 1854, à Farébersviller (Moselle), p. 6 et 7, fig. v.
(5) Lindenschmit, Die Alterthümer unserer heidnischen Vorzeit, zweites Band, erstes Heft, Tatel VII, n° 3 et 4.
(6) Gentleman's Magazine, de décembre 1860, p. 6,7.
(7) Notice sur une Sépulture chrétienne du moyen-âge, trouvée à Etaples en 1861, p. 6-8, 15-16.
18) J. Michel, Notice sur le port de Fécamp, p. 14, in-12 de 34 p. Havre, 1865.
(9) Voici ce que dit, à propos de cette tempête, un chroniqueur dieppois contemporain « Le 23 juin de ladite année 1753, il s'est élevé, sur les dix heures du matin, un ouragan des plus terribles. Il y eut un grand nombre de pauvres matelots pescheurs qui périrent le long de la côte et à l'entrée du port. Les yolles, c'est-à-dire ceux qui sont destinez pour guider les navires qui entrent dans le port, alIoient tous les jours à la pesche des corps morts que l'on voyoit flottans sur les eaux, et les amenoient à terre pour les enterrer en terre sainte où par la charité de ces pauvres gens ils étoient ensevelis par une quête que l'on faisoit dans leur quartier ».