Textes et images du bulletin du Syndicat d'Initiative des Petites-Dalles

1994

ROBERT DARNETAL

Conte d'Ernest DAUDET



Je n'ai pas toujours vécu dans l'opulence.
Il en est de ma destinée comme du pays qui m'a vu naître, et où mon voeu le plus cher est de mourir. Elle s'est transformée par suite des évènements, comme il s'est transformé lui-même sous l'action du temps et des hommes.
Il y a cinquante-quatre ans, quand je vins au monde, les Petites-Dalles étaient un pauvre hameau ignoré, perdu dans un repli de falaise, aux bords de l'Océan, entre Fécamp et Saint-Valéry. C'est aujourd'hui une jolie station de bains, avec des hôtels et des villas, où, tous les ans, quelques centaines de Parisiens vont se reposer en été, dans la fraîche verdure des prairies et des bois qui descendent vers le rivage, tout saturés des odeurs de la mer
... Notre maison, construite en galet, couverte en chaume, était située sur une terrasse peu élevée et dominait la plage. Suivant une vieille coutume des côtes normandes, dictée par la nécessité de se préserver des tempêtes hivernales, et que les Parisiens qui ne viennent s'installer chez nous que pendant la belle saison sont seuls à ne pas observer, aucune de ses croisées ne s'ouvrait du côté de la mer. Des poiriers taillés en pyramides grimpaient en espaliers le long des murs ; des glycines, tombant du toit, suspendaient, dès le printemps, au-dessus de nos croisées, avec l'émeraude de leurs feuilles, les grappes bleuâtres ou violacées de leurs fleurs.
En face de la maison, au tond d'une prairie plantée de pommiers, s'étendait un jardinet, où les dahlias et les roses tendaient, devant quelques carrés de légumes, un rideau tout embaumé, brillant de mille couleurs.
Tel était l'héritage que mon père tenait de ses parents, le seul qu'il dût me léguer ce n'est pas en s'engageant comme matelot pour la grande pêche, qui l'éloignait de nous trois ou quatre fois l'an, qu'il pouvait s'enrichir. C'était déjà beaucoup de vivre et de nous faire vivre avec le produit intermittent et aléatoire de son périlleux labeur.
A cette époque, la route qui conduit aujourd'hui à la plage entre les haies d'aubépines, était obstruée à son extrémité par un monticule chargé de broussailles, et coupé à pic, comme un mur, du côté de l'eau. On n'arrivait au galet qu'en passant par notre terrasse, au moyen d'un escalier, dont les marches avaient été taillées dans le rocher par un ouvrier de la contrée. Les habitants de la commune avaient droit à ce passage. C'était durant tout le jour un long va-et-vient de population qui donnait à cet endroit la physionomie d'une place publique.
Là, durant les soirs d'été, se formaient des groupes, d'où montaient en notes bruyantes les cris et les rires des jeunes couvrant de leur rumeur les graves entretiens des vieux. Là encore circulaient gaiement le dimanche les gens de Saint-Martin et de Sassetot, venus en promenade aux Petites-Dalles.
Là, enfin, passaient les enfants et les femmes, s'en allant, à mer basse, chercher des crevettes et des crabes dans les rochers, ou les hommes chargés de filets et de lignes qu'ils allaient tendre au loin.
A leur retour, c'est aussi devant notre maison que chacun apportait sa capture. Au fond des paniers frétillaient les chiens de mer, les congres, les plies, les soles, les brèmes, butin qu'on prend ordinairement dans nos parages. Les prises étaient examinées, estimées ensuite au plus juste prix, et confiées à l'ancien garde-côte, le vieux Marlorat, qui allait vendre à Fécamp, pour le compte des pêcheurs, les morceaux de choix, et débitait les autres dans les fermes des environs.
Voilà les souvenirs dont ma mémoire est pleine, sans que je puisse préciser l'époque à laquelle ces simples évènements l'ont trouvée assez éveillée pour s'y fixer. Vers quelque temps de mon enfance qu'elle me ramène, ce que je vois toujours, c'est le cadre pittoresque que je viens de décrire, et dans ce cadre, mon père raccommodant ses filets, en plein air, par les beaux matins d'été, ou durant les soirées d'automne, quand il pêchait le maquereau ou le hareng sur les côtes d'Irlande ou d'Ecosse, ma mère seule au foyer me berçant entre ses bras, et laissant quelquefois rouler une larme qui tombait de ses yeux sur les miens à demi-clos.
C'est ainsi que j'atteignis ma septième année. J'avais poussé bien portant et robuste, et mon père jugea que j'étais en âge de m'embarquer avec lui. Il fut donc résolu que je l'accompagnerais à la pêche au hareng. Après avoir longuement réfléchi et beaucoup hésité, il s'était rendu acquéreur d'une barque qui devait prendre à son bord cinq hommes d'équipage, lui et moi compris. - le mousse compte comme un homme, - et à l'aide de laquelle il allait, pour la première fois, tenter la fortune à ses risques et périls. Ma mère pleura beaucoup à la pensée de me voir partir. Je ne l'avais jamais quittée elle n'avait que moi, et j'étais encore si petit !
Un matin de septembre, nous allâmes entendre la messe à Sassetot, et le même jour, à midi, une charrette nous emmenait à Fécamp, où nous devions embarquer. J'étais assis sur les filets, à côté de ma mère qui m'embrassait à tout instant. Mon père marchait derrière nous, avec les trois matelots qu'il avait engagés pour l'expédition, et qui appartenaient aux Petites-Dalles. Vingt-quatre heures après, nous étions en mer, et six jours plus tard sur les côtes d'Irlande, où nous nous mîmes sur-le-champ à la besogne.
Dure vie que celle-là ! Le soir, on tendait les filets on les relevait plusieurs fois dans la nuit le jour venu, on allait dormir sur la paille, puis on vidait le poisson, on le rangeait dans des barils. En ma qualité de mousse. j'étais chargé de faire la cuisine de l'équipage. Chaque matelot fournissait sa viande, et quand la petite provision, que chacun en pouvait apporter, était épuisée, on entamait les légumes et la morue sèche. C'était là le régal de tous les jours, auquel on ajoutait, avec le biscuit traditionnel, du hareng frais, et quelquefois un poisson un peu plus délicat, si la Providence daignait en mettre un dans nos filets...